Monthly Archives: mars 2025

Multiversalités

Il y a une nouvelle venue dans le paysage de la SF francophone. L’éditeur français « L’œil d’or » a lancé en automne 2023 une revue dans sa collection « Angle Mort ». Et comme il est le mieux placé pour en parler1, voici ce qu’il faut savoir :

« La revue Angle Mort a pour ambition de réunir deux fois par an des écrivains, des artistes et des scientifiques issus de diverses disciplines, dont la spécificité est de mobiliser la science-fiction comme une forme pratique d’enquête sur soi ou sur le monde qui nous environne. »

Le premier numéro de cette revue2, sous-titré « Récits, analyses et critiques de science et de science-fiction », est consacré au thème des multiversalités. On y trouvera des nouvelles (dont des inédites, en français, de Philip K. Dick et Larry Niven : si, si, c’est possible !) et des essais, dont « Le multivers est-il le lieu ou l’originalité va mourir ? » de Stephanie Burt.

Pour les curieux, voici quelques extraits tirés du texte introductif de la revue, « La science-fiction n’est pas une littérature comme les autres », de Julien Wacquez, directeur de la collection :

Sur la question de la définition (impossible) de la SF :

« … c’est dans l’impureté d’un texte que résident son caractère et sa qualité de science-fiction – dans le doute qu’il instille sur sa forme, les codes d’écriture et de lecture qu’il brise ou qu’il déplace, les emprunts et les mélanges qu’il opère. » (p. 20)

« Pourquoi la catégorie de science-fiction a-t-elle connu le succès qu’elle a connu ? Pourquoi est-ce précisément celle-ci que nous avons collectivement choisie et pas une autre ? C’est parce qu’elle permet aux écrivaines et aux écrivains qui, d’un côté, cherchent la rigueur scientifique de ne pas abandonner toute ambition littéraire et, d’un autre côté, à celles et ceux qui cherchent un style et une sensibilité littéraire de ne pas abandonner la science. » (p. 21)

À propos du thème de cette première revue Multiversalités :

« L’idée de multivers semble relativement simple. Et parce que les scientifiques s’y intéressent sérieusement, on pourrait s’attendre à ce que leur travail apporte des précisions, des éclaircissements supplémentaires sur ce dont il s’agit – et c’est bien le cas. Mais à y regarder de plus près, on se rend vite compte qu’il existe, même chez les scientifiques, une très grande gamme de multivers différents, qui ne se recoupent pas nécessairement les uns les autres. Il y a de la multiplicité dans le multiple lui-même, de la diversité dans les manières de multiversaliser – d’où le choix qui a été fait pour le titre de ce livre, Multiversalités. » (p. 25)

« C’est ce qu’on appelle un objet controversé : il y a des gens pour défendre l’idée selon laquelle le multivers existe réellement et d’autres qui, au contraire, remettent en cause la scientificité même de cette idée. » (p. 27)

« Ce livre adopte donc une autre démarche : il essaie de comprendre, à travers des exemples, en quoi les récits de science-fiction, allant là où les scientifiques ne peuvent se rendre (mais là où ils tendent néanmoins), éclaircissent les enjeux de leur travail. Il essaie de montrer l’existence d’une communauté de pensée et de spéculation sur le thème du multivers – une communauté silencieuse, unie par les textes – composée d’écrivains et d’écrivaines de science-fiction, de scientifiques, philosophes et anthropologues, qui explore ses conséquences épistémologiques ou métaphysiques. » (p. 30)

J’espère que ces quelques extraits vous auront donné envie, comme à moi, d’en découvrir davantage.

Souhaitons plein succès à cette revue qui montre qu’il est possible, encore (enfin ?) aujourd’hui, d’avoir de l’ambition dans le monde de la SF !

1 Présentation de la revue sur le site de l’éditeur : Angle Mort, éd. L’œil d’Or (loeildorenligne.com)

2 Multiversalités, éd. L’œil d’or, 2024.

L’Observatoire de l’imaginaire

Vous ne le connaissez sans doute pas, et pourtant il vous scrute et cherche à vous comprendre. Lui, ce n’est pas Big Brother, mais bien l’Observatoire de l’imaginaire, un groupe informel institué pour donner suite aux États généraux de l’imaginaire qui se sont tenus aux Utopiales de Nantes en 2017. Son but : répondre à un certain nombre d’interrogations, de préjugés parfois, à travers une compilation des données statistiques du milieu. Autrement dit, poser un regard (objectif et référencé) sur la réalité éditoriale et économique de cet « écosystème » des littératures de l’imaginaire (autant science-fiction que le fantastique et la fantasy), avec en arrière-fond l’espoir d’apporter des clés capables d’aider à leur promotion.

Depuis 5 ans, l’Observatoire délivre un rapport annuel sur le nombre de titres publiés (nouveautés & rééditions), les chiffres des ventes, les répartitions de genre en son sein ou encore la place dans les médias. Composé aujourd’hui d’une douzaine de personnes, il s’appuie sur les chiffres fournis par le site encyclopédique Noosfere, mais aussi la base en ligne BDFI et les données de ventes de l’institut GFK, en plus d’éplucher la presse généraliste. L’Observatoire a également réalisé en 2021 un vaste sondage portant sur le lectorat des genres de l’imaginaire et a produit une carte de l’imaginaire en France1.

Des chiffres, c’est bien, mais qu’ont-ils apporté ? Eh bien quelques surprises malgré tout : saviez-vous que le nombre de parutions tourne autour de 1400 titres par an (romans adultes), dont 800 inédits (plus quelques dizaines d’essais), qu’il se produit plus de science-fiction que de fantasy et que 55 à 60 % de la production est francophone ? On n’aurait guère pensé non plus que le chiffre d’affaires global du milieu, après une légère diminution, a globalement augmenté depuis 2016, passant de 50 millions à près de 60 millions pour 2021 et 2022. On retrouve là néanmoins l’effet positif du confinement, les années à venir devraient marquer un recul.

En terme de parité, le nombre de titres écrits par des femmes est en constante augmentation et serait majoritaire depuis 20202. Une grande différence intervient depuis cette même année 2020 dans l’attribution des prix (effet post-#metoo ?), avec des chiffres beaucoup plus proches de la parité alors qu’ils évoluaient entre 20 et 35 % jusque-là. En termes de présence dans les médias, globalement, les genres de l’imaginaire représentent 4 % des articles produits, avec qui plus est une récurrence des mêmes titres locomotives (on citera Les Furtifs de Damasio ou L’Anomalie, le prix Goncourt d’Hervé Le Tellier). Plus inquiétant, même si c’est loin d’être une surprise, il y a une prédominance (plus de 75 %) d’articles pour des titres sortis chez des éditeurs généralistes. Peut mieux faire, donc.

Des bonnes nouvelles ? Sur cinq ans, on observe 8 nouveaux festivals en France, 22 nouveaux éditeurs (contre 16 disparus), 10 nouvelles collections spécialisées (3 arrêtées). De quoi se rassurer (un peu) sur l’intérêt et le dynamisme de la scène imaginaire…

Vincent Gerber

1 À retrouver sur la page « Liens » de notre site.

2 Dans les trois genres de l’imaginaire confondus. Si on compare par genre, les hommes écrivent majoritairement de la SF, les femmes beaucoup plus de fantastique, parité en fantasy selon BDFI.