Jules Verne à la Maison d’Ailleurs – souvenirs de Jean-Michel Margot

Texte tiré du D’Ailleurs Infos N°39, version étendue. Une partie est tirée du livre Il venait de Céphée, il s’appelait Versins, L’Age d’Homme/AMDA, 2003.

« Au cours de ses 50 ans d’existence, j’ai souvent été mêlé de près ou de loin aux activités de la Maison d’Ailleurs. En 1976, la société Jules Verne dont je faisais partie nommait Pierre Versins membre d’honneur. A l’occasion de la convention francophone de SF en 1978, Arthur Evans et Ion Hobana, deux spécialistes de Jules Verne, sont venus à Yverdon, l’un des États-Unis, l’autre de Roumanie, pour y présenter le résultat de leurs recherches.

Puis ont eu lieu en 1982 les trois « Semaines Jules Verne ». Pierre Versins était membre du comité d’organisation. De nombreuses manifestations furent mises sur pied. Des ouvrages provenant de la Maison ont été exposés à cette occasion. Y figuraient, entre autres, une édition originale de Cinq semaines en ballon et le roman de X. Nagrien, Prodigieuse découverte et ses conséquences incalculables sur la destinée du monde, dont on ne connaît que deux exemplaires (l’autre est à la BNF). Comme nous n’avions aucune idée de la valeur réelle des ouvrages, nous avons estimé pour les assurances un montant suffisamment élevé pour ne pas passer inaperçu aux yeux des fonctionnaires municipaux concernés…

De démarches en coups de téléphone, de séances de comité en réunions d’urgence, tout s’est peu à peu mis en place et, du 8 au 31 mai 1982, les trois Semaines Jules Verne ont accueilli :
• l’exposition « Un monde inconnu : Jules Verne » à l’Hôtel de Ville où tous les objets présents provenaient de collections suisses,
• une marque postale des PTT suisses pour commémorer l’événement,
• un courrier philatélique de 5 000 enveloppes transportées à bord du sous-marin « Forel » et du ballon à gaz « Ajoie » et munies des cachets correspondants ainsi que des signatures du capitaine (Jacques Piccard) et du pilote (Jean-Paul Kuenzi),

• un spectacle-pièce de théâtre dans cinq salles du Château créé pour l’occasion par André Steiger :
« Parcours J.V. », avec mise en scène de Gilles Aubert et Philippe Macasdar,
• une couverture médiatique avec diffusion en première mondiale à la radio romande de Voyage à travers l’Impossible, pièce de science-fiction de Jules Verne et Adolphe d’Ennery,
• une décoration des vitrines des quatre rues commerçantes de la ville. C’est Pierre Versins qui a eu l’idée de faire décorer les vitrines par les enfants des écoles,
• et surtout une possibilité offerte à la Ville d’Yverdon de réaliser la richesse des collections
de la Maison d’Ailleurs.


Plus tard, la Ville d’Yverdon-les-Bains a crée une commission pour trouver un lieu pour abriter la collection Versins. J’en faisais partie et ce fut un soulagement quand la décision fut prise par la Municipalité de la loger dans les anciennes prisons.

Dans la foulée, je participai à la fondation de l’AMDA en 1988 et en fut le premier trésorier.

Enfin l’installation de ma collection et son inauguration dans la nouvelle annexe de la Maison. Cette aventure a commencé avec la visite de Patrick Gyger chez moi à Hillsborough. Je connaissais Patrick depuis de nombreuses années. Encore au collège, il avait fondé avec mon fils Joël une librairie de SF sur internet. Après sa visite, de discussions en discussions avec les autorités d’Yverdon-les-Bains et la signature d’un contrat de donation, les affaires se mirent en place. Deux étudiants, venus spécialement pour cela d’Yverdon, se mirent à remplir carton sur carton. Ma bibliothèque était devenue un véritable chantier où le papier-bulles et le ruban adhésif étaient les instruments principaux. Cela dura un mois et quand tout fut emballé, un transporteur emmena la collection dans un container à Baltimore où elle fut chargée à bord du MSC Diego. Une dizaine de jours plus tard, le container, arrivé à Bremerhaven, prit la route du sud en direction d’Yverdon. L’arrivée de la collection suscita de nombreux articles dans la presse. Le 4 octobre 2008, tout fut prêt pour l’ouverture et l’inauguration de l’Espace Jules Verne de la Maison d’Ailleurs. Du vendredi soir au dimanche, les festivités ne cessèrent, avec des discours, cortèges, banquets et spectacles. On put entendre de la musique venue d’Ailleurs et voir des extraterrestres déambuler dans les rues d’Yverdon. »


« La donation exceptionnelle de Jean-Michel Margot a permis au musée de se développer dans sa belle extension évoquant une bibliothèque du XIXe siècle. C’est lors de la création de cet espace que survint un moment extraordinaire parmi les nombreux épisodes complexes ou étonnants qui ont émaillé la vie du Musée sous ma direction : j’ai fait appel au regretté Lucius Shepard pour rédiger une sorte de prière, inspirée de son roman A Handbook of American Prayer, afin que la passerelle reliant l’Espace Jules Verne au musée voie le jour. Ce fut le cas, in extremis. Mais peut-être y ai-je laissé mon âme au passage… »

Patrick J. Gyger – Ancien directeur-conservateur de la Maison d’Ailleurs


« Je n’ai jamais regretté cette donation. N’ayant plus la collection sous la main, dès qu’il fallait une information précise, un coup de fil ou un e-mail à Frédéric Jaccaud remplissait sa fonction.

Depuis 2008, j’assure la rédaction de Verniana qui est le seul périodique vernien de haut niveau qui soit vraiment international, qui transcende les frontières géographiques et linguistiques. Vu la nationalité du premier intéressé et la langue des documents primaires, la France et le français forment le point de départ obligatoire pour tous ceux qui s’intéressent à Verne. C’est un rare domaine du savoir où l’anglais ne véhicule pas la majorité des synthèses et des recherches de pointe : paradoxe, vu le nombre de chercheurs verniens venus d’autres horizons. »

Jean-Michel Margot, spécialiste de Jules Verne et collectionneur

©Allenspach Olivier

La crise de 1996 et ses conséquences

Cet article s’appuie en bonne partie sur la chronologie des événements rapportée par la rédaction du D’Ailleurs infos no 5, du printemps 1996. Il est une version étendue de celui paru dans D’Ailleurs Infos n°39.

Lors de l’Assemblée Générale de l’AMDA, le 25 novembre 1995, le soussigné est élu président de l’AMDA, en remplacement de Georges Panchard, démissionnaire. Les autres membres sont Félicie Girardin, François Rouiller, Danielle Borkowsky, Anne Tétaz Liaudet, Laurent Mousson, Michelle Vuille et Martine Thomé.

Coup de tonnerre : le 7 décembre 1995, le Conseil communal d’Yverdon-les-Bains accepte un amendement du conseiller Georges Malcarne, déposé par surprise. La Maison d’Ailleurs devra désormais se débrouiller avec 150’000 francs, au lieu des 500’000 francs nécessaires à son fonctionnement !

Le 19 décembre 1995, un Comité de soutien à la Maison d’Ailleurs, appuyé par l’AMDA, est rapidement constitué. Il lance une pétition demandant au Conseil communal de revenir sur sa décision.

Le 22 décembre 1995, la Municipalité annonce des mesures drastiques : suppression de l’exposition prévue sur Jules Verne et son siècle, transfert à la Bibliothèque publique de son adjoint Christian Graf, qui ne conserve plus que 25% d’activité à la MdA ; licenciement au 30 juin du conservateur Roger Gaillard et du gardien-technicien Olivier Aeby ; réduction d’horaire pour les réceptionnistes, qui devraient se retrouver seules à gérer le musée, avec une secrétaire à 50%.

Le 27 janvier 1996, en dépit du froid mordant, une Fête pour la Maison d’Ailleurs est organisée par le Comité de soutien et l’AMDA sur la place Pestalozzi. Elle connaît un grand succès. Musiciens et dessinateurs expriment leur colère face aux décisions du pouvoir public et encouragent à signer la pétition. Mentionnons quelques noms connus qui ont participé à l’événement : l’animateur Jean-Marc Richard et les dessinateurs Bürki, Valott, Poussin, Exem, Zep et John Howe. La presse écrite et la Télévision Suisse Romande s’en sont fait l’écho.

Le 29 janvier 1996 la pétition est remise au Président du Conseil communal. Elle contient plus de 7’000 signatures. Plusieurs personnalités et institutions ont d’autre part transmis lettres et communiqués de soutien : citons le cinéaste René Laloux, les artistes Caza et Moebius, les écrivains Gérard Klein, Philippe Curval, Elisabeth Vonarburg, Jean-Pierre Andrevon et André Ruellan.

Le 1er février 1996, le Conseil communal accepte une motion du conseiller Richard Ducret demandant la création d’une commission extraparlementaire, qui aura pour mandat de faire le bilan culturel et économique de la Maison d’Ailleurs et de proposer des solutions constructives pour son avenir.

Le 25 mars 1996 la commission extraparlementaire débute ses travaux. Elle est composée des conseillers communaux Richard Ducret (socialiste), Daniel de Raemy (Ecologie & solidarité), Daniel Kasser (libéral), Charles Mouquin (radical), et de MM. Pierre Sauter (Conservateur du Musée de la vigne et du vin à Aigle), Pierre-Yves Lador (Directeur de la Bibliothèque municipale de Lausanne), Walter Tschopp (Conservateur au musée d’art et d’histoire de Neuchâtel) Pierre Keller (directeur de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne), qui sera nommé président, et du soussigné Jean-François Thomas (président de l’AMDA). Les séances se déroulent dans les locaux de l’Hôtel de Ville.

A ce propos, une anecdote me revient en mémoire. Le syndic de l’époque, M. Olivier Kernen, accueillait les membres de la Commission. Lorsque je suis arrivé, il m’a serré la main avec enthousiasme, en me disant : « Vous êtes sans doute le représentant de la Migros ? ». Je vois encore son air étonné lorsque je lui ai répondu : « Non, je suis le président de l’AMDA ». Il faut dire qu’à cette époque, je travaillais comme formateur à la Société de Banque Suisse, et que mon costume était l’habituel complet-cravate. Peut-être m’imaginait-il en baskets, jeans et tee-shirt Star Wars ?

Je me souviens aussi que les débats de la Commission ont été difficiles au début. Les deux premières séances se sont déroulées dans une atmosphère de confrontation houleuse entre les partis politiques de gauche et de droite. Et là encore, une anecdote. J’étais moi-même conseiller communal dans ma commune, donc au fait des divergences politiques. Ces combats qui ne faisaient pas avancer les choses m’exaspéraient, et, à la troisième séance, quand ça a recommencé, j’étais sur le point d’exploser. J’ai croisé le regard de Pierre Keller, qui a senti ma colère, et qui devait certainement avoir le même sentiment que moi. Il a alors fait usage d’autorité, et j’ai compris à quel point cet homme pouvait avoir du charisme. Un des membres de la commission s’est alors esquivé (je ne dirais pas lequel), et on ne l’a plus jamais revu. La commission a pu dès lors travailler en complète harmonie.

Ces travaux, qui se sont étalés sur plusieurs mois, ont abouti à la création de la Fondation de la Maison d’Ailleurs. Le Conseil de Fondation, organe suprême de la Fondation, composé de cinq à sept membres, s’organise lui-même. Le projet prévoyait qu’un seul membre de l’AMDA entre au Conseil de Fondation. L’AMDA a demandé deux postes, et les a obtenus. Ainsi François Rouiller et Jean-François Thomas sont devenus membres du Conseil de Fondation, Jean-François Thomas abandonnant son poste de président pour garantir l’indépendance de l’AMDA.

Tout au long de la crise, François Rouiller a multiplié les lettres, les projets, les initiatives, afin de soutenir et sauver cette institution en danger. Pendant deux années de flottement, l’AMDA a véritablement géré le musée en organisant des expositions avec les fonds du musée. Que soient ici remerciés les François Rouiller, Christian Graf, Michelle Vuille, Danielle Borkowski, Félicie Girardin, Laurent Mousson, Georges Panchard, Martine Thomé, Chantal Delessert, Nicolas Genoud, Bruno Mancusi, celles et ceux que j’oublie, pour les heures consacrées à monter des expositions, visibles seulement le week-end, afin que le musée continue à vivre au fond de sa léthargie. Sans le travail de ces bénévoles, qui sait ce que les fonds du musée seraient devenus ?

Pour mémoire, le programme 1997 présentait :
2000-2100, Voyage au prochain siècle – jusqu’au 18 mai 1997
Pulps’ Stories – du 28 juin au 31 août 1997
John Howe – « Images de Tolkien » – du 20 septembre au 19 octobre
John Howe – « Ecailles, Ailes, Griffes & Feu » – du 19 novembre au 28 décembre 1997.

Le Conseil de Fondation est entré en fonction le 24 août 1998. Il lance une campagne de recrutement et, à la suite d’une série d’entretiens d’embauche, il engage Patrick Gyger et lui confie la direction du musée dès le mois de février 1999.

Jean-François Thomas, auteur et président de l’AMDA de l’époque

La Convention francophone de science-fiction de 1995

Cet article s’appuie sur les articles parus dans les quotidiens 24 Heures et le Journal du Nord Vaudois, ainsi que dans D’Ailleurs infos n° 3 et 4. Il est une version étendue de celui paru dans D’Ailleurs Infos n°39.

La Convention nationale française de science-fiction devient Convention francophone de science-fiction quand cet événement annuel a lieu hors des frontières de l’Hexagone. Ce fut le cas à Yverdon à deux reprises, toutes deux patronnées par la Maison d’Ailleurs : en 1978 sous la houlette de Pierre Versins1 et en 1995 sous celle de Roger Gaillard.

Les Conventions réunissent étroitement amateurs et professionnels de la SF durant 3 à 4 jours, permettant aux fans de débattre avec les éditeurs, auteurs, artistes, critiques et journalistes spécialisés. S’y côtoient érudition, enthousiasme et esprit critique, en toute convivialité.

Je n’étais pas de la partie en 1978. En revanche, je figurais parmi les organisateurs de la deuxième édition yverdonnoise, 17 ans plus tard. Ayant participé dans l’intervalle à plusieurs de ces rencontres (en France et en Belgique), je crois pouvoir affirmer que celle du 27 au 30 avril 1995 (22e dans l’historique des Conventions françaises) a connu un plein succès.

Première réussite, le panel des invités. Entre autres célébrités et personnalités du milieu, étaient présents : Hans Ruedi Giger, John Howe et René Laloux, côté arts visuels, ainsi que, pour la littérature, les écrivains Norman Spinrad, Elisabeth Vonarburg et l’éditeur Gérard Klein.

Deuxième point fort, l’accent mis sur l’image, dans tous les sens du terme. Sous-titrée « Persistance de la vision » (d’après le titre d’un recueil de John Varley), la Convention fit la part belle aux œuvres picturales, plastiques et cinématographiques. Outre l’exposition Trains fantômes, en cours au musée, d’autres artistes présentaient leur travail au Château d’Yverdon et une sélection de films rares et de diaporamas passaient sur grand écran.

La Convention s’interrogea aussi sur la manière dont la littérature de SF se nourrit d’images et en inspire d’autres. Ce va-et-vient fécond entre modes d’expression a donné lieu à des interventions remarquables, comme les conférences de Pierre Stolze (La SF, littérature d’images et non d’idées) ou d’Elisabeth Vonarburg (Les artefacts féminins dans la SF : une certaine image de la femme).

Troisième souvenir marquant : la soirée du vendredi 28 avril au Théâtre du Casino (devenu Théâtre Benno Besson en 1998), qui vit se succéder trois événements : la première de la vidéo Gigerland, en hommage au créateur du monstre d’Alien (dont les éclats de rire homériques ponctuèrent la projection), la représentation de La poudre et le Vent, pièce en un acte de Georges Panchard et enfin La Nuit de l’Image Virtuelle, quatre heures d’animations numériques ébouriffantes (pour l’époque).

Traditionnellement attribué à chaque Convention, le Prix Rosny aîné fut décerné cette année-là à Richard Canal pour son roman Aube noire et à Serge Lehman pour la nouvelle Dans l’abîme, publiée dans une anthologie de la Maison d’Ailleurs.

Pourquoi rappeler ces épisodes, qu’on pourrait qualifier avec le recul de révolus et d’anecdotiques ?
Eh bien, tout d’abord, pour leur actualité. Il y a trente ans, alors qu’ils ne découvraient qu’un avant-goût des productions numériques, des spectateurs de La Nuit de l’Image Virtuelle s’inquiétaient déjà du devenir de la création artistique. Pareillement, lors d’une table ronde de la Convention consacrée au futur de l’édition SF, les participants se demandaient « comment cette édition résistera aux médias électroniques », réalisant que « toute la SF française tient sur trois CD-ROM »2. Le sort des droits d’auteur et celui du livre papier étaient aussi au cœur du débat. À l’heure du streaming sauvage et de l’IA générative, ces préoccupations n’ont rien perdu de leur légitimité.

Autre raison de garder la Convention de 1995 en mémoire : son public. Bien qu’en petit nombre (185 inscrits cette année-là), les habitués de ces rencontres sont en majorité des représentants du fandom francophone. Réunir ces connaisseurs (hommes et femmes) autour du musée de Pierre Versins, c’était aussi renouveler l’intérêt du milieu SF pour l’institution et lui offrir une promotion des mieux ciblées.

Aujourd’hui, ce noyau dur d’amateurs de SF, à la fois passionné et exigeant, reste toujours actif en matière d’opinion, d’information et de réseautage, d’autant qu’Instagram et les youtubeurs bénéficient d’une audience bien plus large que les fanzines ronéotypés de naguère.

À quand une nouvelle convention francophone à Yverdon-les-Bains ?

François Rouiller, artiste et ancien président de l’AMDA, sept. 2025

  1. Convention historique puisqu’y fut créé le Prix Versins (voir à ce propos l’article de Pascal J.Thomas, Souvenirs des conventions enfuies#13 – 1978, Yverdon, sur le site de la Convention de Valbonne, Sophia-Antipolis, tenue en 2021). ↩︎
  2. Jean-François Thomas, « Francon’95 – Persistance de la vision », D’Ailleurs Infos n°4 (reprise d’un article paru en mai 1995 dans le quotidien 24 Heures). ↩︎

Pierre Strinati : ultime voyage du « savanturier »

Une discrète personnalité genevoise s’en est allée le 29 septembre dernier, en la personne de Pierre Strinati. Passionné éclectique, collectionneur, il s’était fait une réputation autant dans le domaine des sciences naturelles que des cultures en marge que sont la bande dessinée populaire et la science-fiction. Il y avait le biospéléologue, auteur d’une thèse en zoologie sur le thème de la faune cavernicole de Suisse. Le nom de Strinati reste attaché aujourd’hui encore à la découverte de près de cinquante espèces et sous-espèces, dénichées lors de ses expéditions zoologiques dans les grottes du monde entier, avec le Neuchâtelois Villy Aellen notamment. Le jour de son 90ème anniversaire, Pierre Strinati réalisait rien de moins que sa 1626ème visite de grotte, à Vallorbe.

D’autres le connaissent comme grand amateur de la bande dessinée. Le festival BD-FIL lui a rendu hommage en 2015 en rappelant l’importance historique de son article paru dans la revue Fiction en juillet 1961 : « Bande dessinée et science-fiction, l’âge d’or en France (1934-1940) ». Un texte à son image : simple, érudit, et pourtant marquant. Les lettres de lecteurs affluent suite à sa publication. Pour la première fois, on étudie la bande dessinée avec sérieux, amenant un nouveau regard sur ce medium. Un tabou sautait, le premier pas vers une reconnaissance adulte du 9ème art. Le retentissement occasionné par l’article débouchera en France sur la création du premier « Club de bande dessinée » (1962-1967), porté par quelques grands noms comme Jean-Claude Forest, Alain Resnais ou Chris Marker.

Enfin, il y avait le Strinati grand amateur et collectionneur de science-fiction. Pierre Versins, fondateur de la Maison d’Ailleurs, sa femme Martine Thomé, Demètre Ioakimidis et lui formaient alors les pionniers incontournables du genre en Suisse romande. Une collection foisonnante qu’il conservait dans sa maison familial, sise à Cologny.

On pourrait encore évoquer le Strinati passionné d’astronautique qui a assisté au lancement d’Apollo 14 ou à l’éclipse de soleil de 1951 à bord d’un avion de Swissair, quand il n’a pas plongé dans les eaux de l’île de Grand Cayman à bord d’un sous-marin de recherche. Pierre Strinati avait sa place autant au sein des grandes sociétés savantes internationales dont il était membre, de l’Explorers Club (USA) à la Royal Geographical Society britannique, que dans les cercles VIP des collectionneurs de bandes dessinées ou, plus modestement, dans notre association des Amis de la Maison d’Ailleurs qu’il accompagna dès sa création. Un « savanturier » comme le désignait Roger Gaillard, ancien directeur du musée de la science-fiction sis à Yverdon-les-Bains, un « naturaliste voyageur [… qui] a parcouru le monde pour y voir tout ce que le touriste ne voit pas » (Cuno Affolter et Frédéric Sardet, revue Bédéphile, N°1, 2015). Une attirance pour l’invisible, que ce soit caché dans des grottes ou ignoré du grand monde culturel. Le « savanturier » aurait fêté 97 ans le 31 octobre dernier. Le terme d’une vie longue, pleine d’aventures et de voyages extraordinaires.

Paru dans Le Courrier, le 16 décembre 2025.

Ciné-club AMDA : A Scanner Darkly

Un film poignant inspiré d’un roman de Philip K. Dick, magnifiquement adapté en rotoscopie ! Avec Winona Ryder, Keanu Reeves, Robert Downey Jr…

Réservez vos place via la billeterie Cinélux

Pour une présentation du film, c’est ici.

Soirée des auteurs et autrices suisses 2025

Les Amis de la Maison d’Ailleurs organisent chaque fin d’année une soirée durant laquelle sont présentés l’ensemble des titres de science-fiction parus au cours de l’an écoulé, quel que soit le domaine (livres, BD, films…). Les auteurs et autrices sont invités à cette occasion à venir présenter leur œuvre et échanger informellement avec le public lors d’un apéritif. Une soirée libre et conviviale, ouverte à tout le monde.

Rendez-vous le dimanche 30 novembre à l’Espace Jules Verne de la Maison d’Ailleurs.
Entrée libre, dès 17h00.

«Il suffit de regarder la forêt pour se rendre compte que le cerveau humain est surévalué»

Rencontre avec l’écrivain Antoine Jaquier dans le cadre du festival Ecotopiales 2025

C’est l’histoire d’une civilisation qui tombe. Pour mieux se relever ?

Dans son dernier roman Tous les arbres au-dessous (2023) Antoine Jaquier raconte le délitement de notre société, et son possible recommencement. Travailleur social de formation, auteur de romans noirs et de récits d’anticipation, Jaquier s’initie nous plonge dans un monde où le vivant retrouve ses droits, et où nous retrouvons, peut-être, notre humanité.

Les Écotopiales s’associent pour cette rencontre à l’AMDA – Association des ami.es de la Maison d’Ailleurs – et à la section de français de la faculté des Lettres afin de vous faire découvrir l’œuvre passionnante d’un écrivain suisse contemporain pour qui, son roman en témoigne, « même si ça s’écroule, ça ne sera pas l’apocalypse. »

Modération : Vincent Gerber (pour l’AMDA), en collaboration avec la Section de français de l’Unil et le colloque Écopoétiques de l’imaginaire

Amphimax 412 – Unil
Vendredi 31 octobre
16h00 – 17h30

Participation gratuite, mais il faut s’inscrire

Lancement du Ciné-club AMDA !

L’AMDA en collaboration avec le cinéma Cinélux à Genève inaugure un ciné-club dédié à la science-fiction ! Au menu, des films originaux, (d)étonnants, des pépites peu connues ou simplement un coup de cœur à partager. Le cycle commence ce mercredi 24 septembre par un voyage dans le temps avec la projection du film espagnol Timecrimes (Los cronocrimenes) du réalisateur Nacho Vigalondo, sorti en 2007.

Projection du film à 21h !

L’artiste de la carte de membre 2025 : Sandrine Pilloud

Pour la carte 2025, le nom de Sandrine Pilloud nous a été soufflé par Lionel Tardy, avec la découverte de son livre Terres Sauvages dont elle a réalisé la couverture et les illustrations. Le trait de cette Lausannoise se démarque par son style original, coloré et rempli de vie. Un trait que l’on constate aussi dans l’illustration conçue pour la carte, mêlant paysage suisse traditionnel bucolique et décalage SF. Rencontre avec l’artiste.

Quel est votre parcours artistique ?

J’ai débuté à l’âge de 8 ans, en prenant des cours de peinture et dessin chez une artiste peintre. Après la scolarité obligatoire, il m’était assez clair que je voulais suivre une voie dans le visuel. Je me suis inscrite à l’ERACOM à Lausanne en tant que Conceptrice en Multimédia (aujourd’hui Interactive media designer). Je suis ensuite partie à Los Angeles, afin d’approfondir le dessin axé spécifiquement pour le jeu vidéo et les films dans diverses écoles (Gnomon, Concept Design Academy, Red Engine), sélectionnant les cours qui m’intéressaient le plus. Là, je suis revenue sur les fondamentaux du dessin (observation, perspective, gestion de la lumière, des couleurs, etc.) mais j’ai aussi beaucoup appris sur les techniques numériques et le design d’objet, d’environnement, de personnages, de créatures, propres à l’industrie du divertissement. Cette période de ma vie fait partie des piliers qui me définissent aujourd’hui professionnellement, tant la qualité des cours était bonne et proche du monde réel de la production.

De retour en Suisse, j’ai travaillé sur des projets de jeux vidéo notamment pour Sunnyside Games, ou sur le jeu vidéo Colorful Darkness pour lequel j’étais directrice artistique. Mon emploi du temps actuel se partage entre une partie à mon compte en tant qu’illustratrice, et une partie en entreprise où je suis graphiste et illustratrice !

Une préférence entre ces différents domaines d’expression artistique ?

Je dirais que mon intérêt initial et principal était plutôt axé jeux vidéo, mais que je me suis adaptée aux demandes qui me sont parvenues professionnellement, d’où davantage d’édition et de mandats illustratifs. Ce qui n’est pas pour autant moins passionnant ! J’ai plaisir à travailler dans ce milieu et je suis heureuse d’avoir suffisamment de demandes pour pratiquer mon métier. Si à l’avenir j’avais plus de projets de jeux vidéo, j’en serais malgré tout ravie.

Vous avez un style assez personnel, riche en couleurs, jouant sur le flou et les détails à la fois. Quelles ont pu être vos sources d’inspiration ?

Je pense avoir un intérêt particulier pour la réalisation d’images qui transportent le spectateur (moi y compris) dans une ambiance, dans des univers qui font ressentir des émotions, et ceci passe en bonne partie par les couleurs et la gestion des ombres et des lumières. Ce sont des aspects que j’aime beaucoup travailler et prendre le temps d’approfondir.

J’ai aussi toujours été attirée par les œuvres des anciens maîtres de la peinture à l’huile. Ils me fascinent, ils ont l’art de maîtriser ce qui doit être net et de capter l’œil, de laisser les zones sur lesquelles l’œil doit juste se balader sans s’y arrêter, afin de créer une image équilibrée, agréable à regarder et pleine de ressenti. Je ne prétends pas y arriver à la perfection, mais ce sont des valeurs qui m’inspirent et que je garde toujours en tête lorsque je réalise un visuel.

Vos travaux, notamment en jeux vidéos, concernent des univers de science-fiction. Ailleurs, on découvre aussi une attirance pour la fantasy. Illustrer l’imaginaire était une évidence pour vous ?

Je ne sais pas si c’est quelque chose qui a toujours été présent chez moi ou si cela m’a été révélé durant ma jeunesse en jouant à Zelda, à Final Fantasy ou en regardant les films du studio Ghibli, mais le résultat est que ces univers m’ont toujours beaucoup fascinée et que j’ai très vite eu envie de les mettre en image. Je pense qu’il y a également un lien au voyage et à la découverte du monde, d’autres civilisations qui me touchent et me donnent envie d’illustrer ce qui n’est pas de chez nous. Cerise sur le gâteau, utiliser la créativité pour créer quelque chose qui n’existe vraiment pas, où tout (ou presque) est possible !

Carte de membre AMDA 2025

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour la carte de l’AMDA 2025 ?

D’une manière générale, je préfère illustrer les environnements que les personnages. A côté de ma passion pour le dessin, je fais beaucoup de montagne et j’ai donc l’occasion d’admirer de magnifiques paysages et une nature que j’ai très souvent envie d’interpréter en image. Et j’aime apporter un petit twist à ces images plus traditionnelles, afin qu’elles racontent une histoire.

Un souvenir de la Maison d’Ailleurs ?

Mon lien avec la Maison d’ailleurs est en fait très important et a été révélateur pour le choix de ma carrière. Je me souviens être allée voir l’exposition de Christian Scheurer, avec entre autres ses réalisations pour Final Fantasy 9, et avoir pris conscience qu’il était possible de faire de cette passion un peu hors norme son métier ! Je suis repartie avec deux magnifiques posters et j’ai entamé mes recherches pour pouvoir suivre cette voie moi aussi.

Quelques mots sur vos projets à venir ?

Depuis plusieurs années, j’illustre les livres de Lionel Tardy pour les aventures de Kanako Sawada, une jeune recrue qui évolue dans un Japon post-cataclysmique. Nous sommes en train de travailler sur une suite au premier tome qui est sorti l’année passée [en 2023, ndlr]. En ce moment, je garde exceptionnellement un peu de temps pour des projets personnels qui me tiennent à cœur et qui passent souvent en second plan.

–> Site internet de Sandrine Pilloud : www.barbo.ch

Vincent Gerber
Publié dans D’Ailleurs Infos, N°38, 2025.