La crise de 1996 et ses conséquences

Cet article s’appuie en bonne partie sur la chronologie des événements rapportée par la rédaction du D’Ailleurs infos no 5, du printemps 1996. Il est une version étendue de celui paru dans D’Ailleurs Infos n°39.

Lors de l’Assemblée Générale de l’AMDA, le 25 novembre 1995, le soussigné est élu président de l’AMDA, en remplacement de Georges Panchard, démissionnaire. Les autres membres sont Félicie Girardin, François Rouiller, Danielle Borkowsky, Anne Tétaz Liaudet, Laurent Mousson, Michelle Vuille et Martine Thomé.

Coup de tonnerre : le 7 décembre 1995, le Conseil communal d’Yverdon-les-Bains accepte un amendement du conseiller Georges Malcarne, déposé par surprise. La Maison d’Ailleurs devra désormais se débrouiller avec 150’000 francs, au lieu des 500’000 francs nécessaires à son fonctionnement !

Le 19 décembre 1995, un Comité de soutien à la Maison d’Ailleurs, appuyé par l’AMDA, est rapidement constitué. Il lance une pétition demandant au Conseil communal de revenir sur sa décision.

Le 22 décembre 1995, la Municipalité annonce des mesures drastiques : suppression de l’exposition prévue sur Jules Verne et son siècle, transfert à la Bibliothèque publique de son adjoint Christian Graf, qui ne conserve plus que 25% d’activité à la MdA ; licenciement au 30 juin du conservateur Roger Gaillard et du gardien-technicien Olivier Aeby ; réduction d’horaire pour les réceptionnistes, qui devraient se retrouver seules à gérer le musée, avec une secrétaire à 50%.

Le 27 janvier 1996, en dépit du froid mordant, une Fête pour la Maison d’Ailleurs est organisée par le Comité de soutien et l’AMDA sur la place Pestalozzi. Elle connaît un grand succès. Musiciens et dessinateurs expriment leur colère face aux décisions du pouvoir public et encouragent à signer la pétition. Mentionnons quelques noms connus qui ont participé à l’événement : l’animateur Jean-Marc Richard et les dessinateurs Bürki, Valott, Poussin, Exem, Zep et John Howe. La presse écrite et la Télévision Suisse Romande s’en sont fait l’écho.

Le 29 janvier 1996 la pétition est remise au Président du Conseil communal. Elle contient plus de 7’000 signatures. Plusieurs personnalités et institutions ont d’autre part transmis lettres et communiqués de soutien : citons le cinéaste René Laloux, les artistes Caza et Moebius, les écrivains Gérard Klein, Philippe Curval, Elisabeth Vonarburg, Jean-Pierre Andrevon et André Ruellan.

Le 1er février 1996, le Conseil communal accepte une motion du conseiller Richard Ducret demandant la création d’une commission extraparlementaire, qui aura pour mandat de faire le bilan culturel et économique de la Maison d’Ailleurs et de proposer des solutions constructives pour son avenir.

Le 25 mars 1996 la commission extraparlementaire débute ses travaux. Elle est composée des conseillers communaux Richard Ducret (socialiste), Daniel de Raemy (Ecologie & solidarité), Daniel Kasser (libéral), Charles Mouquin (radical), et de MM. Pierre Sauter (Conservateur du Musée de la vigne et du vin à Aigle), Pierre-Yves Lador (Directeur de la Bibliothèque municipale de Lausanne), Walter Tschopp (Conservateur au musée d’art et d’histoire de Neuchâtel) Pierre Keller (directeur de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne), qui sera nommé président, et du soussigné Jean-François Thomas (président de l’AMDA). Les séances se déroulent dans les locaux de l’Hôtel de Ville.

A ce propos, une anecdote me revient en mémoire. Le syndic de l’époque, M. Olivier Kernen, accueillait les membres de la Commission. Lorsque je suis arrivé, il m’a serré la main avec enthousiasme, en me disant : « Vous êtes sans doute le représentant de la Migros ? ». Je vois encore son air étonné lorsque je lui ai répondu : « Non, je suis le président de l’AMDA ». Il faut dire qu’à cette époque, je travaillais comme formateur à la Société de Banque Suisse, et que mon costume était l’habituel complet-cravate. Peut-être m’imaginait-il en baskets, jeans et tee-shirt Star Wars ?

Je me souviens aussi que les débats de la Commission ont été difficiles au début. Les deux premières séances se sont déroulées dans une atmosphère de confrontation houleuse entre les partis politiques de gauche et de droite. Et là encore, une anecdote. J’étais moi-même conseiller communal dans ma commune, donc au fait des divergences politiques. Ces combats qui ne faisaient pas avancer les choses m’exaspéraient, et, à la troisième séance, quand ça a recommencé, j’étais sur le point d’exploser. J’ai croisé le regard de Pierre Keller, qui a senti ma colère, et qui devait certainement avoir le même sentiment que moi. Il a alors fait usage d’autorité, et j’ai compris à quel point cet homme pouvait avoir du charisme. Un des membres de la commission s’est alors esquivé (je ne dirais pas lequel), et on ne l’a plus jamais revu. La commission a pu dès lors travailler en complète harmonie.

Ces travaux, qui se sont étalés sur plusieurs mois, ont abouti à la création de la Fondation de la Maison d’Ailleurs. Le Conseil de Fondation, organe suprême de la Fondation, composé de cinq à sept membres, s’organise lui-même. Le projet prévoyait qu’un seul membre de l’AMDA entre au Conseil de Fondation. L’AMDA a demandé deux postes, et les a obtenus. Ainsi François Rouiller et Jean-François Thomas sont devenus membres du Conseil de Fondation, Jean-François Thomas abandonnant son poste de président pour garantir l’indépendance de l’AMDA.

Tout au long de la crise, François Rouiller a multiplié les lettres, les projets, les initiatives, afin de soutenir et sauver cette institution en danger. Pendant deux années de flottement, l’AMDA a véritablement géré le musée en organisant des expositions avec les fonds du musée. Que soient ici remerciés les François Rouiller, Christian Graf, Michelle Vuille, Danielle Borkowski, Félicie Girardin, Laurent Mousson, Georges Panchard, Martine Thomé, Chantal Delessert, Nicolas Genoud, Bruno Mancusi, celles et ceux que j’oublie, pour les heures consacrées à monter des expositions, visibles seulement le week-end, afin que le musée continue à vivre au fond de sa léthargie. Sans le travail de ces bénévoles, qui sait ce que les fonds du musée seraient devenus ?

Pour mémoire, le programme 1997 présentait :
2000-2100, Voyage au prochain siècle – jusqu’au 18 mai 1997
Pulps’ Stories – du 28 juin au 31 août 1997
John Howe – « Images de Tolkien » – du 20 septembre au 19 octobre
John Howe – « Ecailles, Ailes, Griffes & Feu » – du 19 novembre au 28 décembre 1997.

Le Conseil de Fondation est entré en fonction le 24 août 1998. Il lance une campagne de recrutement et, à la suite d’une série d’entretiens d’embauche, il engage Patrick Gyger et lui confie la direction du musée dès le mois de février 1999.

Jean-François Thomas, auteur et président de l’AMDA de l’époque