Cet article s’appuie sur les articles parus dans les quotidiens 24 Heures et le Journal du Nord Vaudois, ainsi que dans D’Ailleurs infos n° 3 et 4. Il est une version étendue de celui paru dans D’Ailleurs Infos n°39.
La Convention nationale française de science-fiction devient Convention francophone de science-fiction quand cet événement annuel a lieu hors des frontières de l’Hexagone. Ce fut le cas à Yverdon à deux reprises, toutes deux patronnées par la Maison d’Ailleurs : en 1978 sous la houlette de Pierre Versins1 et en 1995 sous celle de Roger Gaillard.
Les Conventions réunissent étroitement amateurs et professionnels de la SF durant 3 à 4 jours, permettant aux fans de débattre avec les éditeurs, auteurs, artistes, critiques et journalistes spécialisés. S’y côtoient érudition, enthousiasme et esprit critique, en toute convivialité.
Je n’étais pas de la partie en 1978. En revanche, je figurais parmi les organisateurs de la deuxième édition yverdonnoise, 17 ans plus tard. Ayant participé dans l’intervalle à plusieurs de ces rencontres (en France et en Belgique), je crois pouvoir affirmer que celle du 27 au 30 avril 1995 (22e dans l’historique des Conventions françaises) a connu un plein succès.

Première réussite, le panel des invités. Entre autres célébrités et personnalités du milieu, étaient présents : Hans Ruedi Giger, John Howe et René Laloux, côté arts visuels, ainsi que, pour la littérature, les écrivains Norman Spinrad, Elisabeth Vonarburg et l’éditeur Gérard Klein.
Deuxième point fort, l’accent mis sur l’image, dans tous les sens du terme. Sous-titrée « Persistance de la vision » (d’après le titre d’un recueil de John Varley), la Convention fit la part belle aux œuvres picturales, plastiques et cinématographiques. Outre l’exposition Trains fantômes, en cours au musée, d’autres artistes présentaient leur travail au Château d’Yverdon et une sélection de films rares et de diaporamas passaient sur grand écran.
La Convention s’interrogea aussi sur la manière dont la littérature de SF se nourrit d’images et en inspire d’autres. Ce va-et-vient fécond entre modes d’expression a donné lieu à des interventions remarquables, comme les conférences de Pierre Stolze (La SF, littérature d’images et non d’idées) ou d’Elisabeth Vonarburg (Les artefacts féminins dans la SF : une certaine image de la femme).


Troisième souvenir marquant : la soirée du vendredi 28 avril au Théâtre du Casino (devenu Théâtre Benno Besson en 1998), qui vit se succéder trois événements : la première de la vidéo Gigerland, en hommage au créateur du monstre d’Alien (dont les éclats de rire homériques ponctuèrent la projection), la représentation de La poudre et le Vent, pièce en un acte de Georges Panchard et enfin La Nuit de l’Image Virtuelle, quatre heures d’animations numériques ébouriffantes (pour l’époque).
Traditionnellement attribué à chaque Convention, le Prix Rosny aîné fut décerné cette année-là à Richard Canal pour son roman Aube noire et à Serge Lehman pour la nouvelle Dans l’abîme, publiée dans une anthologie de la Maison d’Ailleurs.
Pourquoi rappeler ces épisodes, qu’on pourrait qualifier avec le recul de révolus et d’anecdotiques ?
Eh bien, tout d’abord, pour leur actualité. Il y a trente ans, alors qu’ils ne découvraient qu’un avant-goût des productions numériques, des spectateurs de La Nuit de l’Image Virtuelle s’inquiétaient déjà du devenir de la création artistique. Pareillement, lors d’une table ronde de la Convention consacrée au futur de l’édition SF, les participants se demandaient « comment cette édition résistera aux médias électroniques », réalisant que « toute la SF française tient sur trois CD-ROM »2. Le sort des droits d’auteur et celui du livre papier étaient aussi au cœur du débat. À l’heure du streaming sauvage et de l’IA générative, ces préoccupations n’ont rien perdu de leur légitimité.

Autre raison de garder la Convention de 1995 en mémoire : son public. Bien qu’en petit nombre (185 inscrits cette année-là), les habitués de ces rencontres sont en majorité des représentants du fandom francophone. Réunir ces connaisseurs (hommes et femmes) autour du musée de Pierre Versins, c’était aussi renouveler l’intérêt du milieu SF pour l’institution et lui offrir une promotion des mieux ciblées.
Aujourd’hui, ce noyau dur d’amateurs de SF, à la fois passionné et exigeant, reste toujours actif en matière d’opinion, d’information et de réseautage, d’autant qu’Instagram et les youtubeurs bénéficient d’une audience bien plus large que les fanzines ronéotypés de naguère.
À quand une nouvelle convention francophone à Yverdon-les-Bains ?
François Rouiller, artiste et ancien président de l’AMDA, sept. 2025
- Convention historique puisqu’y fut créé le Prix Versins (voir à ce propos l’article de Pascal J.Thomas, Souvenirs des conventions enfuies#13 – 1978, Yverdon, sur le site de la Convention de Valbonne, Sophia-Antipolis, tenue en 2021). ↩︎
- Jean-François Thomas, « Francon’95 – Persistance de la vision », D’Ailleurs Infos n°4 (reprise d’un article paru en mai 1995 dans le quotidien 24 Heures). ↩︎